Romuald est de dos quand Elyas arrive dans les jardins communautaires que l'homme d'âge mûr dirige.
Romuald était boulanger avant les "Incidents de décembre". Marié à Jeanne depuis des années, ils n'ont jamais eu d'enfant. Jeanne était femme de ménage, enfin un truc comme ça. Le jour où l'annonce d'un exode organisé en urgence a été faite, celui-ci paraissait inconcevable à Romuald. Jeanne était alors enceinte. C'était une grossesse à risque aux vues de son âge, quarante et un ans alors. Du coup, ils sont restés sans penser que la ville, la région, le pays allait se désertifier. Et puis le temps est passé et Jeanne n'a jamais pu mettre l'enfant au monde à terme. C'est un mort né. Ils ont du sortir l'enfant quasiment sans assistance médicale. Le Père Paul-Alexandre, qui avait acquis des rudiments de premiers secours, avait pu faire quelque chose. Ils ont sorti le petit corps du ventre de sa génitrice en pleine Basilique Saint-Remy. Le couple a donné le nom de Francisco à la dépouille. C'était un petit garçon. Jeanne est toujours vêtue de noire ou de gris sombre depuis lors. Puis deux ans environ avant ce matin-là, sept protubérances étrange sont apparues sur les clavicules et les épaules de Romuald. Comme des bosses tachetées de bleu. Elles ont grossi comme des galets ovoïdes pendant environ un mois et un soir, l'une des bosses a crevé.Enfin ce fut d'abord une pellicule de peau qui creva pour laisser place à une sorte de croute fine qui ressemblait à du calcaire poli. Cette croute a finit par se craqueler, se briser puis se dissoudre très lentement pour laisser place à une sorte de poussin. Il s'agissait d’œufs, ces sept bosses étaient des œufs de ce qui semblait être une variété de pigeons déplumé sauf que l'oiseau était comme soudé au corps de Romuald. L'oisillon faisait parti intégrante de l'ancien boulanger. C'était à la fois monstrueux et incroyablement merveilleux. Pour Jeanne, c'était un geste d'une puissance supérieure qui, pour s'excuser d'avoir repris auprès de lui un enfant mort-né, lui offrait la possibilité de s'occuper de forme de bébés. Pour Romuald, ce fut une plaie. Du jour au lendemain, il se trouva difforme et misérablement réduit à l'état d'hippocampe humain. Puis il pris conscience de l'importance de toute la situation aux yeux de son épouse chérie et décida de faire avec. Les sept oisillons éclorent tour à tour. Le couple baptisa chacun des sept pigeons. Devant Dieu s'entend. Le Père Paul-Alexandre accepta de donner le sacrement bien qu'il ai prévenu les "parents" de l'illégitimité de cet acte. Les pigeons se prénomment donc Jakob, Firmin, Anouk, Théophile, Crimo, Ruben et Alistair. C'est Jeanne qui a choisi ces prénoms. Ceux qu'elle aurait rêvé donner à ses hypothétiques rejetons.
Jeanne n'a pas subit de mutations. De toute façon, ils sont rares, les irradiés ayant subi ces transformations. Jeanne a juste un fort potentiel cancéreux. De tâches similaires à des lésions de Kaposi lui recouvrent progressivement le corps. Romuald l'aime comme au premier jour bien que ces oiseaux soient une véritable torture quotidienne. Elyas la considère comme une mère de remplacement. Une qui n'est pas partie. Une pour qui l'idée de l'exil et l'abandon de la chair de sa chair n'a jamais été remise en question.
Quand Elyas n'est plus qu'à quelques pas de Romuald, c'est Ruben, le pigeon au bord de son épaule gauche, qui tourne la tête et averti son maître d'un picotement du bec. Romuald se tourne.
-Ah ! Ely ! Viens par là ! Faut que tu m'aides, c'est trop lourd pour moi.
Romuald suait à grandes coulée dans des vêtements tellement improbables qu'ils ne pouvaient avoir été créés que par son épouse. Une sorte de tunique de coton si épais qu'on aurait dit de la toile de jute, à l'encolure extrêmement large ne recouvrant ainsi ni les épaules musculeuse et dorée du jardinier de fortune ni les sept volatils dont la présence encombrait le dos de leur perchoir jusqu'au bas de l'omoplate. Le vêtement tenait parfaitement grâce
à un système de laçage habile. Une ceinture de soutien dorsal
noire dépassait de sous la tunique. Il portait un sarouel étrange,
tout en morceaux de vieux surplus de l'armée allemande, d'épaisse
chaussettes de laine qu'avaient les chasseurs autrefois et à ses
pieds de vieilles rangers rafistolées tant bien que mal avec des
espadrilles usées. Romuald avait l'air à la fois très rural et
relativement distingué. Une distinction décalée s'entend. Lui
sembait toujours porter les créations de sa compagne avec un regard
plein d'évidence et un peu de fierté.
- Oh ! Gamin ! Tu viens !"Elyas se rend sur le champs près de Romuald afin de l'aider à soulever un bidon métallique plein d'une eau entre le rouge rouille et le vert moisi.
- On va poser ça au milieu, de façon à pouvoir arroser plus facilement. Et puis comme tu vois si tu fais un peu gaffe, je me suis débrouiller pour que ça fasse un système d'irrigation. J'ai fait ça c'te nuit. Jeanne m'a tenu éveillé toute la nuit. Elle avait des douleurs. Du coup, je faisais des allé-retour entre le clocher et ici. Je suis sur les rotules. Je fais ça encore et je vais me pieuter." Elyas répond d'un sourire. "Ben tu causes pas ce matin...
- J'aime pas mon anniversaire.
- Qu'est-ce qu'on en a à foutre ! C'est un jour comme un autre...
- J'aimerai bien. mais en me lavant le visage ce matin regarde ce que j'ai trouvé...
Elyas montra le bourgeon caché derrière son pavillon auditif. Romuald se mit à observer attentivement la petite fleur avec scepticisme. Après une minute d'analyse, il finit par demander au jeune homme de l'accompagner jusqu'au clocher. Ca l'aiderait bien et puis de cette façon il montrerait l'objet de stupéfaction à Jeanne. Elle est plus calée que lui en fleur. Il quittèrent les jardins situés à l'arrière de la Cathédrale Notre Dame de Reims pour se rendre dans l'édifice, passant par l'ancien Palais du Tau, un bâtiment frontalier.
Elyas n'était même plus frappé de la beauté de la beauté des lieux. C'était devenu banal. Les vitraux, les boiseries sculptées lui paraissaient dorénavant aussi typiques qu'un immeuble de béton et de verre ou qu'une usine de métal.
Après avoir grimpé les étroits escaliers jusqu'au clocher Est, sans avoir omis d'assister Romuald dans cette ascension quotidienne, Elyas découvrit une Jeanne chaudement vêtue et au visage constellée de grains de beauté épais. Ses beaux yeux d'un bleu cristallin étaient copieusement cernés. Ses mains tremblottaient.
-Ah ! Fils ! Qu'est-ce qui t'amène ?
Elyas ne dit pas un mot et s'approcha de la femme, se pencha vers elle puis plia son oreille.
- Je comprends... Mmm... Surprenant !
- Qu'est-ce qui est surprenant, mon coeur ? " interrogea amoureusement Romuald.
- La couleur. Je peux pas encore être certaine mais ça me semble être une fleur de la famille des malvacés.
- Est-ce que ça donne des fruits ?" se précipita Elyas.
- Non, du tout. En général, c'est une fleur sans d'autre intérêt que celui d'être décoratif. Mais certaines sont médicinale.
- Tu es sûre. J'veux dire, t'es certaine que cette saloperie peut pas être un arbre fruitier ?
Jeanne eut un rire immédiat, un rire très sonore qui résonna dans toute la tour du clocher. Cela ressemblait à un cri de folie céleste.
- Rassures-toi, Fils. Tu vas pas te faire bouffer du jour au lendemain. Je ne peux pas te dire ce qu'est ton arbre mais je ne pense vraiment pas que tu puisses être un genre de prunier. Au pire des cas, tu pourras m'être utile dans mes décoctions pour faire des bains de bouche...
Romuald explosa d'un rire étourdissant. Elyas baissa la tête pour sourire de honte. Jeanne caressa la joue du jeune homme.
- Bon anniversaire, fils.
Elyas rougit ce qui imposa un silence et une intimité chaleureuse... Rapidement troublé par un cri de femme. On appelait Elyas comme on hélait un gardien de tour de garde. Elyas sorti la tête hors de la tour, eu un mouvement de recul accompagné d'un étrange rictus, jeta un œil complice à ses deux amis, embrassa tendrement la joue de Jeanne puis descendit en criant : "J'arrive, Solveig !"
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