Musique : Damien Rice, O.
Aliocha attend au Starbucks du coin, un latte machiatto caramel fumant à sa gauche. Jeremiah l'a accompagné, une paire de jeans sans forme juste enfilée et sandales de plage aux pieds. Il est au comptoir et patiente pour un café viennois. Il picore déjà une part de tarte aux myrtilles. Il est onze heures et demie et les compagnons de voyage du jeune journaliste ne sont toujours pas arrivés. Il est anxieux. Il gribouille quelques mots sur un calepin à couverture de cuir souple posé à sa gauche. Quand Jeremiah revient à la table, il pose ses consommations en face de celle d'Aliocha, attrape ce dernier par la nuque, l'embrasse à pleine bouche, le lâche et s'installe avec une once d'impertinence dans le regard. Aliocha rougit un peu puis lâche son stylo. Il empoigne son gobelet de café et le sirote au travers d'un couvercle plastique. Il s'impatiente. Il sait bien qu'ils ont le temps, que le vol n'est pas pour tout de suite mais merde ! Qu'est-ce qu'ils foutent, bordel ?
- C'était à prévoir, tu penses pas ?
- Non ! En aucune façon ! Rama est une nana droite. Et ça me fait chier ce retard. On devrait être en route vers l'Aéroport...
Une mélodie rockabilly sortant de sa poche interrompt la crise d'humeur d'Aliocha. Sur l'écran digital du téléphone cellulaire qu'il en sort est écrit "Mike Patterton". Presque un an qu'Aliocha a quitté son poste à CNN et pourtant Mike l'appelait une à deux fois par mois. Patterton est le genre de mec qui aime suivre ses poulains jusqu'au bout. Même lorsqu'ils avaient quitté la rédaction dans un tohu-bohu quasi anarchique foutant un bordel colossal. D'autant plus quand il s'agissait d'un mec aussi intègre qu'Aliocha. Il avait quitté la rédaction de sa chaîne alors que celle-ci promettait un avenir à ce jeune métisse afro-américain. Pour des raisons éthique discutables, selon lui, mais néanmoins notables. Aliocha décrocha, le visage fermé.
-Oui, Patty ?
- Y a bien longtemps que tu ne m'a pas appelé comme ça ! Qu'est devenu ton "M'sieur" des familles ?
- J'en sais rien ! Au fond de mes chaussettes, certainement ! Surtout depuis que tu essais de débaucher mes deux collaborateurs...
- J'ai débauché la peau de mes rouleaux, Alio. Tu aurais juste du te douter qu'un jeune en début de carrière t'aurai lâcher pour moins que ça ! Tout idéaliste qu'on puisse être à vingt balais, entre crevé en terre irradiée et faire des reportages pépères de Montréal au fin fond de la Louisiane, y a pas photo !
- Merci de me confirmer que Sigmund ne viendra pas ! Et puis c'est nouveau, de ton côté, "Alio"... N'importe quoi !
- J'essaie de nouvelles choses, c'est tout !..." S'en suivit un long silence gêné. "Sternberg, tu devrais te faire une raison. C'est dangereux ! Et puis tes suppositions ne reposent sur rien.
- M'sieur, 'scusez mais ferme ta gueule ! Je sais ce que j'avance. Des connections quotidiennes sur un réseau internet supposé abandonné dans cette région reculée de France, ça ne peut venir que d'une communauté de survivants. La WMMFU passe son temps à tromper la planète ! Que tu n'y crois pas, je m'en cogne ! Je te prouverai que je ne suis pas aussi jobar que tu peux le croire.
- Ah ! Sternberg ! Si j'avais eu la tête aussi dure que la tienne... Je ne serai jamais devenu ce que je suis !
- Une merde arriviste ?
- Un homme puissant, pauv' crétin !"
Rama débarque à cet instant même dans le coffee shop. C'est une belle femme à la peau noire ébène, fine et musclée, aux cheveux assez courts, chemisier blanc, mini short en jean, ballerines sports wear et collants épais. Elle est essoufflée et traîne avec vigueur une petite valise et un énorme sac contenant certainement son matériel vidéo. Elle souffle un pardon d'une voix sensuelle. Jeremiah se lève pour lui serrer la main. Rama le déshabille du regard en un clin d'oeil puis sourit avec une assurance étonnante.
- Je dois te laisser, Patty ! J'ai ma cam avec moi, au moins." Ainsi Aliocha conclut sa conversation.
- Dans vingt minutes, tu auras aussi une ingé son. Elle est stagière et peu expérimentée mais elle a le mérite d'avoir plus de tripe que le pétochard de mes couilles !" Ajouta Rama à haute voix, le ton revanchard. On entendit juste un "qui ça?" sortir du cellulaire avant que Aliocha raccroche hardiment.
- Rama, Jeremiah ! Jeremiah, Rama !
- On s'est déjà salués !
- Elle s'appelle comment ? C'est quoi son pedigree et plus important, comment tu as pu dégotter une meuf assez folle pour s'engager avec des inconnus ?
- Elle n'a pas encore finit ses études de journalisme. Elle s'appelle Khadija, elle a 19 ans, elle parle l'anglais, le français et l'arabe, elle vient d'Alaska... bien qu'elle n'ait pas le type de la région..."
Jeremiah ne peut s'empêcher de pouffer de rire. Pas encore l'âge de se prendre une cuite mais assez courageuse pour traverser l'Atlantique et partir à la recherche des fantasmes de son homme, il trouvait cela d'une drôlerie impayable.
Rama commanda un thé noir sans sucre et finit de présenter la remplaçante. Elle avait pris connaissance de l'ambition de la jeune fille le matin même et avait convaincu l'étudiante de tout lâché pour faire un reportage hors du commun du genre qui marquera l'histoire. Jeremiah ricanna durant tout le récit. Aliocha exulta de bonheur et d'impatience.
Quand finalement il fallut partir pour l'aéroport, Rama reçu un appel de la jeune Khadija pour l'informer qu'elle était déjà en train de les attendre, carte d'embarquement et passeport en mains.
Les trois jeune gens embarquèrent donc dans la vieille Chevrolet de Jeremiah et partirent hâtivement pour Montréal.
Le voyage se profile...
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