Y a des matins où l'envie est trop forte. De crier, de courir, de dire merde à tout, de se rouler dans l'herbe, de chanter, de manger le plus de sucre dont on se sent possible, de danser jusqu'à ce que les pieds saignent un peu, de boire jusqu'à ne plus pouvoir sentir son corps, sa tête, ses mots... Des matins où l'envie de jouir, de souffrir, de se sentir vivant, de frôler la mort, de se cogner la tête contre le béton, de se frapper la poitrine au point que la douleur remplace l'idée d'un battement de cœur, que l'envie d'exister rien que pour soi durant juste trois minutes dépasse presque les besoins vitaux de l'être humain.
Pour Elyas, ce matin-là, l'envie était de sortir nu de ce qui était quasiment devenu son chez lui pour crier à s'en déchirer la gorge et puis se branler jusqu'à ne plus pouvoir rien sortir de ses testicules. Un besoin primaire, animal, trop humain... Ceux qui n'ont pas de pénis ne peuvent pas comprendre cette envie adolescente et totalement crétine de se purger de sa semence. Cette nécessité qui relève presque du morbide. A l'heure où il découvre les âfres de l'âge adulte, Elyas se sent le devoir de le faire.
Hurler, d'abord.
Hurler son corps sa nudité ses regrets son absence de regrets sa gueule son arbre ses bras poilus le pourpre foncé des pétales de cette putain de fleur ses jambes ankylosées dés le matin son cul flasque chaque soirs son oreille gauche au lobe double sa tignasse brune incoiffable son odeur son pénis l'odeur de son pénis l'odeur de ses doigts... Hurler jusqu'à avoir mal ! Qui le lui aurait reprocher, de toute façon ? Qui dans cette cité délaissée de partout pourrait trouver quelque chose à redire par rapport à ce besoin de se délester des quelques grammes de ses fringues, des quelques kilos de ses forces, des quelques tonnes de ses ressentiments. Hurler parce que ce jour-là il peut, ça lui était permis... Pas par une loi, pas par autrui, juste par lui. Hurler parce que la bienséance ce matin-là n'avait rien à foutre dans les parage. Hurler parce que putain ça fait un bien fou ! Hurler pour faire se contracter tous ses muscles jusqu'à se sentir inapte à tout autre forme d'activité... Puis malgré toute cette énergie déployer, faire ce qu'il avait prévu. Mais juste une fois, pour l'hygiène. Juste une fois parce que se faire un peu plus de mal ne serait pas plus utile que cela. Juste une fois pour vérifier qu'il y a bien de la chaire sous le bois croissant, dessinant des bas-reliefs incroyablement précis et complexes entre cet épiderme végétale et les chairs tendues de ses muscles tracés au couteau sous la peau aux reflets de miel. Et puis parce que dépasser les trois minutes pour cette activité relèverait de la perte de temps. Même à cette période où le temps est une denrée plus qu'abondante, la branlette était un exercice superflu.
Les quelques gouttes de liquide gluant se postèrent sur l'écorce d'un bouleau, à à peine un mètre de là. Un truc un peu épais et blanchâtre qui sèchera bien vite.
Au moment où Elyas récupère son caleçon d'une époque révolue alors qu'il l'avait laisser sur un buis à l'ampleur extraordinaire, une voix se fait entendre au loin. Une voix d'homme. Grave et à l'accent quotidien.
Elyas ne se retourne pas.
- Ca va bien, Ely ? Un souci de bon matin ou c'est juste une de tes terreurs de l'Aube ? Parce que si tu as besoin d'un remède pour un truc, Mado vient de faire une récolte des herbes qu'elle fait pousser dans le clocher est, ça pause aucun problème...
- C'est bon. Laisse tomber... T'inquiète... J'ai...
- T'as quoi ?", l'interrompit la voix qui s'avéra celle d'un ancien gros fumeur tant elle éraflait violemment l'air.
- J'ai trente ans, aujourd'hui.
- Tu fais chier à foutre les pétoche pour un rien, Ely... Pff ! Quand t'aura un truc sur le dos et que t'auras débander, tu passeras manger un truc avec moi. Et range ton truc qui dépasse. C'est dégueulasse, à c't'heure.
- J'arrive."
Elyas rentra en vitesse et passa une vieille chemise ainsi qu'un bermuda troué, des sandales de plage en plastique jaune transparent et fila prendre son petit déjeuner avec son voisin, Romuald. Le quinquagénaire le voyait un peu comme son fils. Elyas ne se voyait pas de manquer le rencard. Et puis s'il se devait de montrer la nouveauté à quelqu'un, ça devait être à cet ancien boulanger reconverti depuis les incidents de décembre en jardinier herboriste. Il saurait peut-être de quoi cette fleur tenait, avec un espoir furtif pour qu'il ne s'agisse pas des prémices à une fruitaison prochaine...
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